Traduction de Yara Pilartz et Clémence Post
Je n’avais pas remarqué que les arbres devant ma fenêtre n’avaient plus leur allure d’hiver. Preuve que je prête peu attention à l’extérieur lorsque je me lève, que je ne profite pas de la vue dégagée que j’ai depuis le salon. Les choses auxquelles on est habitués finissent par devenir invisibles, elles sont là sans être là…
Cette cathédrale est trop loin pour que je puisse la voir, et la nouvelle parure printanière des arbres me l’avait cachée, comme effacée du paysage. Une même ville depuis des domiciles différents. Je ne sais pas combien de temps il me reste ici, dans cet appartement et entre ces murs déjà habitués à ma présence. Cet appartement qui s’est sauvé de la vente en m’étant loué. Un appartement de rêve, ancien, usé par les décennies et par ses morts, devenu un véritable foyer, l’enclos temporaire de mes journées, car ni ma vie ni mon futur ne sont garantis, pas plus que les papiers qui me permettent de vivre où je veux, pas même dans la rue, comme une personne sans domicile fixe, un éternel errant. C’est ce que je suis ; rien ne m’appartient, je suis donc un vagabond avec domicile fixe, mais temporaire. Jusqu’à quand ?
Un jour qui se termine sans que je m’en aperçoive. Un jour qui pourrait tout aussi bien être un dimanche. Que le temps recule pour ceux qui se préoccupent de savoir quel jour on est ! Confinement pour les amants d’euphémisme, tout ça pour ne pas dire prison préventive. Moi, je suis prisonnier, depuis longtemps. Je me suis fabriqué une prison dans mon propre appartement, une prison dont je suis le geôlier et dont je ne me permets de sortir que quand le repas est terminé, quand il faut aller travailler ou assister aux étouffants et inutiles cours de l’université. Le tout pour un diplôme qui raconte au monde que je mérite un meilleur salaire parce que j’ai terminé des études. Un étudiant enfin diplômé, dont la formation ne lui a rien appris, qui n’a d’importance que pour ce qu’elle atteste. Diplômé d’une université quelconque en France, d’un cursus facile, un cursus qui ne débouche sur aucun travail. Ici, où il est tout le temps question de travail, c’est le plus important. Comme si on ne pouvait pas dire « j’étudie pour ne pas travailler, mes études ne donnent pas de travail, je ne suis pas une pièce utile dans le grand échiquier du monde ». Moi je veux juste écrire et lire, et quand je le dis, on imagine – non sans préjugé – un métier de bureau, avec un patron de 9h à 18h. Mais je veux être l’artiste qui vit en dehors du marché du travail. Je veux raconter des histoires et qu’elles aient des millions de lecteurs. Ambition démesurée, je sais, mais ce ne sont rien d’autre que des rêves peints, coloriés dans les cahiers de mon enfance. Et avec le peu de talent que j’ai…
— Sortez tous vos cahiers de dessin et vos crayons de couleur, vous avez une heure pour dessiner vos rêves — a dit la maîtresse immémoriale de toutes les enfances.
Et moi je suis resté à regarder la page blanche, en pensant que je n’avais pas de rêves.
— Dessine ce que tu voudrais être plus tard — a-t-elle insisté.
Et une fois de plus mon regard perdu dans le blanc infini de mon cahier et toutes ses pages vides. « Je n’ai rien envie d’être », j’ai pensé « comment dessiner le rien ? ». J’ai pris mon crayon blanc et j’ai dessiné tous ces rêves dont je ne me rappelais pas. J’ai commencé par les contours et ensuite j’ai colorié l’intérieur. J’ai fait un autoportrait invisible.
Je voulais devenir grand seulement pour savoir ce qu’il allait se passer une fois que je le serais. Laisser le hasard dessiner mon chemin, puisqu’on ne m’a rien laissé choisir. Je n’ai pas choisi de naître, et me voilà. Je n’ai pas choisi cette famille, ni cette ville. Pourquoi fallait il savoir à un si jeune âge qui je voulais être quand je serais plus grand ? Je savais plutôt ce que je ne voulais pas être. Je ne voulais pas être trop triste, seulement de temps en temps, quand les mauvais jours le demanderaient. Je ne voulais pas non plus être heureux, car le bonheur aveugle, et moi j’ai toujours aimé voir dans l’obscurité.
À quoi allait-il servir que je me dessine trente ans plus vieux, une barbe épaisse, quelques kilos en plus, ni trop grand ni trop petit, portant une blouse blanche immaculée de docteur ? « Je veux être médecin », seulement pour répondre quelque chose, pour jouer le jeu de tous les autres. L’un veut être président, l’autre policier, celle-ci ballerine, celui-là chanteur, ici un pompier et là-bas un militaire. La société naissante parmi des enfants de moins de dix ans. Mais comment penser au futur à cet âge ? Nous ne nous étions rendu compte de rien, nous vivions naïfs. Quel enfant pessimiste ai-je été. Quel petit homme sans attributs suis-je devenu. Je ne suis pas docteur, je n’ai pas non plus de barbe mais je suis bien de taille moyenne. Le plus grand de ma famille, mais le plus petit parmi les autres.
Si j’avais su que bien des années plus tard j’allais vouloir être écrivain. L’idée m’est venue si tard, après de nombreuses lectures. Je me demande si c’est vraiment mon rêve ou si c’est la littérature qui a fait ce choix pour moi : un mordu de lettres. Peut-être que ça l’est, par amour pour sa non-conformité avec toutes les autres professions. Romantiser le métier d’écrivain : sans bureau, sans patron et avec de nombreux lecteurs et critiques endurcis par la glorification ou la dépréciation de toute forme d’expression culturelle de l’être humain. Je ne suis pas doué pour la critique, parfois le très mauvais me semble bon et le très bon me semble mauvais. Il me manque cet oeil attentif, cette intelligence surhumaine capable d’émettre un jugement impartial sur la création d’un écrivain. Je suis plutôt de l’autre côté, dans la tranchée des écrivains sans métier, du côté du bureau, de la machine à écrire ou de l’ordinateur, et de la page blanche. Du côté de ceux qui voient une histoire entre les ombres d’un souvenir, entre les pièces d’un coeur démonté, sans défense, brisé. L’écrivain qui, l’esprit libre, s’assoit et commence à appuyer sur des touches, pour voir quelle musique en sortira. Écoute attentive du mot qui sonne juste ou non. Et ainsi, se laisser porter par la lente mélodie de ce qui commence à prendre forme, aller toujours plus vite jusqu’à l’allegro. La joie c’est ce qui arrive quand enfin tout commence à prendre forme, quand quelque chose d’inespéré naît de rien. Faire que les lettres donnent vie à des personnages dotés des désirs, des soucis et des obsessions de celui qui écrit. Et de cette manière pouvoir vivre les vies que nous n’avons pas pu vivre et parvenir à être ceux que nous n’avons pas pu être. La création et la solitude comme compagnes. Le silence des jours qui nous emplissent des souvenirs de berceuses qu’on nous chantait. Les hiers qui ont marqué notre enfance, le passé qui recommence.
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